Comme en 1871, un moyen efficace de nier les causes politiques du soulèvement est de déclarer qu'il s'agit d'une
maladie, d'une fièvre accidentelles. Les termes de « fièvre », « maladie », « vertige », « malaise » apparaissent
constamment dans la presse d'alors. France-Soir titre en page 4, le samedi 11 mai : « La fièvre a repris au quartier
Latin »,
et l'article se poursuit ainsi :
« Paris a la fièvre, une mauvaise fièvre. Elle semble s'apaiser et brusquement, la température monte. »
Lorsque le reflux du mouvement est amorcé, Jean Ferniot écrit dans son article « Mort d'une Révolution »
(France-Soir, 1er juin) :
« La France se regarde un peu hébétée, comme un homme libéré d'une forte fièvre qui se sent un peu
faible, les jambes flageolantes, et qui oublie déjà les images fantastiques, pleines d'anges et de démons
qui ont, tout au long de sa maladie, peuplé ses rêves. »
Les étudiants de Nanterre vivaient dans un ghetto. Pour le doyen Grappin, Nanterre était devenu
« Je n'ose pas dire un chaudron de sorcière, mais un espace clos sur lui-même » (L'Aurore, 4 mai 1968).
« L'événement constant de cette claustration à l'intérieur de l'université, cette vie qui se déroulait
absolument en vase clos avaient même déclenché des troubles psychiques chez certains jeunes » (Le
Parisien libéré, 14 juin 1968).
La presse a mis en valeur le fait qu'un des dirigeants du mouvement était un « anarchiste allemand », que plus de
150 étrangers ont été expulsés de France pour participation aux événements.
Le Premier ministre d'alors, Monsieur Pompidou, a parlé à l'Assemblée nationale
« d'individus déterminés, munis de moyens financiers importants, [...] dépendant à l'évidence d'une
organisation internationale [...] qui vise non seulement à créer la subversion dans les
pays occidentaux, mais à troubler Paris » (15 mai 1968).
On parle de « complot international ». On ne peut même pas parler le français avec de tels groupes :
« Les groupes révolutionnaires, auteurs de ces violences, sont inaccessibles au raisonnement. Non que
ceux qui militent dans leurs rangs soient bornés. Tout simplement, ils parlent un autre langage, ils
obéissent à d'autres impulsions, ils appartiennent à une autre planète, ou du moins à un autre continent
que le reste de la population » (Jean Ferniot, France-Soir, mercredi 12 juin).
Le Parti communiste français considère que le mouvement de mai 1968 a été impulsé par des
« groupuscules -quelques centaines d'étudiants. [...] En général des fils de grands bourgeois -méprisants
à l'égard des étudiants d'origine ouvrière » (G. Marchais, L 'Humanité, vendredi 3 mai 1968).
« Cohn-Bendit ne défend pas les étudiants. II les méprise. II prétend que leur masse est amorphe » (L
'Humanité, 24 mai 1968).
Ces groupuscules vont essayer de semer le virus parmi la masse des étudiants et des ouvriers. L 'Humanité-
Dimanche du 9 juin 1968 décrit ainsi l'action des groupuscules auprès des ouvriers de Renault-Billancourt :
« Aucun effort n ' a été ménagé, par le canal de personnages troubles, foisonnant sur la place Nationale,
pour pousser à l'aventure, pour semer des idées séduisantes dans le climat un peu exceptionnel de
Billancourt, mais détachées de toute analyse sérieuse des réalités, pour échauffer les esprits, pour
encourager à des coups de tête irraisonnés. »
Le pouvoir ne nie pas qu'il existe un « malaise étudiant » et reconnaît que le problème de l'université est réel :
« C'est une affaire de subversion. Elle s'est greffée sur un malaise estudiantin dont mieux que personne je
suis à même de connaître l'existence » (Fouchet, 11 mai 1968).
Très habilement, le pouvoir essaye de diviser les enragés et la masse des étudiants :
« Il faut tendre à réaliser les espoirs en extrayant du chimérique et même des excès qu'il véhicule leur
contenu concrétisable » (Jean Auburtin, Le Monde, 1er juin).
Jacques Fauvet mesure le danger que représentent ces meneurs :
« Que veulent-ils ? On ne le sait encore. Que peuvent-ils ? On le voit aujourd'hui.
Devant l'affaiblissement des organisations syndicales et politiques et la défaillance des autorités
universitaires et gouvernementales, ils peuvent enflammer toute une jeunesse que la carence de tout
encadrement rend d'autant plus libre et ardente » (Le Monde, 11 mai).
L'enseignement et les enseignants ont ainsi leur part de responsabilités :
« Nous bourrons nos enfants de notions inutiles, nous les initions aux sciences, à la littérature et à la
philosophie, mais ils sont incapables de juger objectivement des tendances politiques actuelles. Comme il
est normal à cet âge, les plus généreuses mais aussi les plus farfelues les séduisent. Les semaines
inquiétantes de mai ont montré à quel point notre jeunesse était politiquement naïve et prête à suivre
n'importe quel démagogue » (le général Beaufre, Le Figaro du 6 juillet 1968).
Le 25 mai 1968, le ministre de l'Intérieur Fouchet mettait en lumière l'importance de
« la pègre chaque jour plus nombreuse, cette pègre qui sort des bas-fonds de Paris et qui est
véritablement enragée [. ..]. Je demande à Paris de "vomir" cette pègre qui le déshonore ».
Il est intéressant de voir L 'Humanité reprendre l'argument et les mots mêmes de Fouchet. Dès le 26 mai, L
'Humanité-Dimanche lui emboîte le pas :
« On retrouvera ces voyous douteux, cette pègre organisée dont la présence salit ceux qui l'acceptent et
plus encore la sollicitent. »
« Tout le monde a pu reconnaître, parmi les arracheurs de pavés et les constructeurs de barrages
baptisés "barricades" la lie de Bordeaux: souteneurs, voleurs et repris de justice, commandos d'anciens
paras, fascistes de tout poil, etc. » (L 'Humanité, 27 mai 1968).
Sous le titre: « Ceux qui soufflent sur les braises », Jean Femiot décrit ainsi les combats du quartier Latin :
« De la termitière du quartier Latin, une nuée se répand dans la ville, puis y rentre, sous les coups des
forces de l'ordre » (France-Sojr, 12 juin).
« De rue en rue, [. ..] on faisait refluer la horde jusque dans son antre, où elle se tenait pour se nourrir,
panser ses plaies, faire l'amour et dormir. Jusqu'à la prochaine sortie sauvage » (France-Sojr, 14 juin).
Le même numéro décrit ainsi les habitants de la Sorbonne :
« Il y a parmi eux des drogués, des jeunes fugueuses, des hommes et des femmes en situation illégale,
toute une population de Cour des Miracles. »
« Rendez-vous du "Tout-Paris" dès que l'on fut certain qu'on pouvait s'y aventurer, [...] la "vieille dame du
Savoir" s'encanaillait à vue d'oeil, [...] sa liberté tant cherchée était devenue licence. Tout était permis,
jusques et y compris la liberté de contrevenir aux lois les plus élémentaires de l'hygiène [...]. Cette
promiscuité entre garçons et filles a donné lieu quelquefois à des scènes où la vertu sinon la décence ne
trouvaient pas leur
compte » (Le Parisien libéré, 14 juin 1968).
Le même journal titrait en première page :
« Un îlot insalubre au coeur de Paris [...] une épidémie de maladies vénériennes s'est déclenchée. »
Le « vandalisme » (Le Parisien libéré, 13 juin 1968) des
étudiants qui incendient les voitures avec
« des produits tels que l'essence, dont les manifestants paraissent avoir de véritables stocks » (L
'Humanité-Dimanche, 26 mai).
« Leur idéologie est confuse. Anarchisme, castrisme, maoïsme, tout s'y mêle, mais ce qui surnage, c'est
le nihilisme. Ni doctrine, ni foi, ni loi » (discours de M. Peyreffite à l'Assemblée nationale, 8 mai 1968).
« Ces apprentis-sorciers ont en tout cas mis en lumière, une fois de plus, le vide idéologique qui apparaît
comme le mal du siècle. » J.-F. Brisson (Le Figaro, 22 mai)
Gilbert Cesbron (Le Monde, 26 juin) voit ainsi l' « intelligentsia » du mouvement :
« Ayant mis à jour hargnes et ambitions, ce fut, dans bien des domaines, le festival des ratés, le banquet
des dents longues, un spectacle inoubliable. »
Il ajoute: le mouvement a « drainé pêle-mêle les partisans, les snobs, les casseurs, les simples d'esprit, les
envieux, les ratés ».
Paul Guth s'adresse ainsi à un Sorbonnard (Le Figaro du 12 juin) :
« Monsieur s'ennuie. Mais vous vous ennuieriez toujours quelle que soit la forme de la société. Et si
jamais vous étiez capable de créer votre société idéale qui n'a jamais existé, vous vous ennuieriez encore
plus. L'ennui est en vous, Monsieur. Jamais vous ne pourrez l'en arracher. C'est le nom poli que vous
donnez à votre néant. »
maladie, d'une fièvre accidentelles. Les termes de « fièvre », « maladie », « vertige », « malaise » apparaissent
constamment dans la presse d'alors. France-Soir titre en page 4, le samedi 11 mai : « La fièvre a repris au quartier
Latin »,
et l'article se poursuit ainsi :
« Paris a la fièvre, une mauvaise fièvre. Elle semble s'apaiser et brusquement, la température monte. »
Lorsque le reflux du mouvement est amorcé, Jean Ferniot écrit dans son article « Mort d'une Révolution »
(France-Soir, 1er juin) :
« La France se regarde un peu hébétée, comme un homme libéré d'une forte fièvre qui se sent un peu
faible, les jambes flageolantes, et qui oublie déjà les images fantastiques, pleines d'anges et de démons
qui ont, tout au long de sa maladie, peuplé ses rêves. »
Les étudiants de Nanterre vivaient dans un ghetto. Pour le doyen Grappin, Nanterre était devenu
« Je n'ose pas dire un chaudron de sorcière, mais un espace clos sur lui-même » (L'Aurore, 4 mai 1968).
« L'événement constant de cette claustration à l'intérieur de l'université, cette vie qui se déroulait
absolument en vase clos avaient même déclenché des troubles psychiques chez certains jeunes » (Le
Parisien libéré, 14 juin 1968).
La presse a mis en valeur le fait qu'un des dirigeants du mouvement était un « anarchiste allemand », que plus de
150 étrangers ont été expulsés de France pour participation aux événements.
Le Premier ministre d'alors, Monsieur Pompidou, a parlé à l'Assemblée nationale
« d'individus déterminés, munis de moyens financiers importants, [...] dépendant à l'évidence d'une
organisation internationale [...] qui vise non seulement à créer la subversion dans les
pays occidentaux, mais à troubler Paris » (15 mai 1968).
On parle de « complot international ». On ne peut même pas parler le français avec de tels groupes :
« Les groupes révolutionnaires, auteurs de ces violences, sont inaccessibles au raisonnement. Non que
ceux qui militent dans leurs rangs soient bornés. Tout simplement, ils parlent un autre langage, ils
obéissent à d'autres impulsions, ils appartiennent à une autre planète, ou du moins à un autre continent
que le reste de la population » (Jean Ferniot, France-Soir, mercredi 12 juin).
Le Parti communiste français considère que le mouvement de mai 1968 a été impulsé par des
« groupuscules -quelques centaines d'étudiants. [...] En général des fils de grands bourgeois -méprisants
à l'égard des étudiants d'origine ouvrière » (G. Marchais, L 'Humanité, vendredi 3 mai 1968).
« Cohn-Bendit ne défend pas les étudiants. II les méprise. II prétend que leur masse est amorphe » (L
'Humanité, 24 mai 1968).
Ces groupuscules vont essayer de semer le virus parmi la masse des étudiants et des ouvriers. L 'Humanité-
Dimanche du 9 juin 1968 décrit ainsi l'action des groupuscules auprès des ouvriers de Renault-Billancourt :
« Aucun effort n ' a été ménagé, par le canal de personnages troubles, foisonnant sur la place Nationale,
pour pousser à l'aventure, pour semer des idées séduisantes dans le climat un peu exceptionnel de
Billancourt, mais détachées de toute analyse sérieuse des réalités, pour échauffer les esprits, pour
encourager à des coups de tête irraisonnés. »
Le pouvoir ne nie pas qu'il existe un « malaise étudiant » et reconnaît que le problème de l'université est réel :
« C'est une affaire de subversion. Elle s'est greffée sur un malaise estudiantin dont mieux que personne je
suis à même de connaître l'existence » (Fouchet, 11 mai 1968).
Très habilement, le pouvoir essaye de diviser les enragés et la masse des étudiants :
« Il faut tendre à réaliser les espoirs en extrayant du chimérique et même des excès qu'il véhicule leur
contenu concrétisable » (Jean Auburtin, Le Monde, 1er juin).
Jacques Fauvet mesure le danger que représentent ces meneurs :
« Que veulent-ils ? On ne le sait encore. Que peuvent-ils ? On le voit aujourd'hui.
Devant l'affaiblissement des organisations syndicales et politiques et la défaillance des autorités
universitaires et gouvernementales, ils peuvent enflammer toute une jeunesse que la carence de tout
encadrement rend d'autant plus libre et ardente » (Le Monde, 11 mai).
L'enseignement et les enseignants ont ainsi leur part de responsabilités :
« Nous bourrons nos enfants de notions inutiles, nous les initions aux sciences, à la littérature et à la
philosophie, mais ils sont incapables de juger objectivement des tendances politiques actuelles. Comme il
est normal à cet âge, les plus généreuses mais aussi les plus farfelues les séduisent. Les semaines
inquiétantes de mai ont montré à quel point notre jeunesse était politiquement naïve et prête à suivre
n'importe quel démagogue » (le général Beaufre, Le Figaro du 6 juillet 1968).
Le 25 mai 1968, le ministre de l'Intérieur Fouchet mettait en lumière l'importance de
« la pègre chaque jour plus nombreuse, cette pègre qui sort des bas-fonds de Paris et qui est
véritablement enragée [. ..]. Je demande à Paris de "vomir" cette pègre qui le déshonore ».
Il est intéressant de voir L 'Humanité reprendre l'argument et les mots mêmes de Fouchet. Dès le 26 mai, L
'Humanité-Dimanche lui emboîte le pas :
« On retrouvera ces voyous douteux, cette pègre organisée dont la présence salit ceux qui l'acceptent et
plus encore la sollicitent. »
« Tout le monde a pu reconnaître, parmi les arracheurs de pavés et les constructeurs de barrages
baptisés "barricades" la lie de Bordeaux: souteneurs, voleurs et repris de justice, commandos d'anciens
paras, fascistes de tout poil, etc. » (L 'Humanité, 27 mai 1968).
Sous le titre: « Ceux qui soufflent sur les braises », Jean Femiot décrit ainsi les combats du quartier Latin :
« De la termitière du quartier Latin, une nuée se répand dans la ville, puis y rentre, sous les coups des
forces de l'ordre » (France-Sojr, 12 juin).
« De rue en rue, [. ..] on faisait refluer la horde jusque dans son antre, où elle se tenait pour se nourrir,
panser ses plaies, faire l'amour et dormir. Jusqu'à la prochaine sortie sauvage » (France-Sojr, 14 juin).
Le même numéro décrit ainsi les habitants de la Sorbonne :
« Il y a parmi eux des drogués, des jeunes fugueuses, des hommes et des femmes en situation illégale,
toute une population de Cour des Miracles. »
« Rendez-vous du "Tout-Paris" dès que l'on fut certain qu'on pouvait s'y aventurer, [...] la "vieille dame du
Savoir" s'encanaillait à vue d'oeil, [...] sa liberté tant cherchée était devenue licence. Tout était permis,
jusques et y compris la liberté de contrevenir aux lois les plus élémentaires de l'hygiène [...]. Cette
promiscuité entre garçons et filles a donné lieu quelquefois à des scènes où la vertu sinon la décence ne
trouvaient pas leur
compte » (Le Parisien libéré, 14 juin 1968).
Le même journal titrait en première page :
« Un îlot insalubre au coeur de Paris [...] une épidémie de maladies vénériennes s'est déclenchée. »
Le « vandalisme » (Le Parisien libéré, 13 juin 1968) des
étudiants qui incendient les voitures avec
« des produits tels que l'essence, dont les manifestants paraissent avoir de véritables stocks » (L
'Humanité-Dimanche, 26 mai).
« Leur idéologie est confuse. Anarchisme, castrisme, maoïsme, tout s'y mêle, mais ce qui surnage, c'est
le nihilisme. Ni doctrine, ni foi, ni loi » (discours de M. Peyreffite à l'Assemblée nationale, 8 mai 1968).
« Ces apprentis-sorciers ont en tout cas mis en lumière, une fois de plus, le vide idéologique qui apparaît
comme le mal du siècle. » J.-F. Brisson (Le Figaro, 22 mai)
Gilbert Cesbron (Le Monde, 26 juin) voit ainsi l' « intelligentsia » du mouvement :
« Ayant mis à jour hargnes et ambitions, ce fut, dans bien des domaines, le festival des ratés, le banquet
des dents longues, un spectacle inoubliable. »
Il ajoute: le mouvement a « drainé pêle-mêle les partisans, les snobs, les casseurs, les simples d'esprit, les
envieux, les ratés ».
Paul Guth s'adresse ainsi à un Sorbonnard (Le Figaro du 12 juin) :
« Monsieur s'ennuie. Mais vous vous ennuieriez toujours quelle que soit la forme de la société. Et si
jamais vous étiez capable de créer votre société idéale qui n'a jamais existé, vous vous ennuieriez encore
plus. L'ennui est en vous, Monsieur. Jamais vous ne pourrez l'en arracher. C'est le nom poli que vous
donnez à votre néant. »